Témoignage d’un optant

Dans le témoignage datant de 1872 que nous voyons aujourd’hui, se pose la question d’appartenance : les alsaciens-mosellans sont-ils français ou germains ? Alors que le territoire est disputé entre les deux grandes puissances militaires, la culture pour ses habitants est somme toute curieuse.

Les alsaciens mosellans parlent pour la plupart allemand, ou d’un dialecte dérivé. Leurs coutumes sont essentiellement françaises. Alors qu’en est-il du sentiment d’appartenance à une nation, que nous connaissons si bien aujourd’hui ?
Ernest RENAN, est un écrivain philosophe et historien du XIXe siècle, réputé pour ses célèbres tirades, amenant à une réflexion accrue sur le genre humain.
Il énonce dans son discours : ‘’ De la Nation ’’, la différence entre Race et Nation, notion novatrice en cette année 1882.

Alors que la race s’unie et se distingue de par une ressemblance physique, la Nation quant à elle se défini par un ensemble de faits identiques entre individus : se rassembler pour combattre un ennemi commun, appartenir à une religion commune, parler une langue ou un dialecte commun, répondre aux mêmes coutumes alimentaires, célébrations, une Histoire et un passé commun.
Ce besoin de ressemblance, d’appartenance à un même corps n’apparaît pas avant que l’Alsace-Moselle soit définitivement détachée de la France par la victoire de la Germanie face aux armées de Napoléon III. Dès lors, la Germanie demande aux Alsaciens Mosellans de faire un choix : Désirent-ils vivre en France, ou rester au sein de leur territoire et devenir Allemands ? L’option, le choix, est mise en marche.

L’exode de ces habitants, que nous découvrons grâce à un témoignage historique construit sur l’affectif d’un pays, a été un des éléments-clés qui ont permis aux intellectuels de l’époque de comprendre le système d’attachement affectif qui a régi l’Option de 1871 à 1873.

Texte autobiographique de M. Barrès – écrivain et homme politique français – en 1909, sur l’exode des alsaciens-Lorrains de Metz.

« – Regardez cette route, en bas, disait-elle, la route de Metz à Nancy. Nous y avons vu, ton grand-père et moi, des choses à peine croyables.
C’était à la fin de septembre 1872, et l’on savait que ceux qui ne seraient pas partis le 1er octobre deviendraient Allemands. Tous auraient bien voulu s’en aller, mais quitter son pays, sa maison, ses champs, son commerce, c’est triste, et beaucoup ne le pouvaient pas. Ton père disait qu’il fallait demeurer et qu’on serait bientôt délivré. C’était le conseil que donnait Monseigneur Dupont des Loges. Et puis la famille de V… nous suppliait de rester, à cause du château et des terres.
Quand arriva le dernier jour, une foule de personnes se décidèrent tout à coup.
Une vraie contagion, une folie. Dans les gares, pour prendre un billet, il fallait faire la queue des heures entières. Je connais des commerçants qui ont laissé leurs boutiques à de simples jeunes filles.
Croiriez-vous qu’à l’hospice de Gorze, des octogénaires abandonnaient leurs lits ! Mais les plus résolus étaient les jeunes gens, même les garçons de quinze ans. « Gardez vos champs, disaient-ils au père et à la mère ; nous serons manœuvres en France. » C’était terrible pour le pays, quand ils partaient à travers les prés, par centaines et centaines. Et l’on prévoyait bien ce qui est arrivé, que les femmes, les années suivantes, devraient tenir la charrue.

1871 Elsass-Lothringen. Nous sommes montés, avec ton grand père, de Gorze jusqu’ici, et nous regardions tous ces gens qui s’en allaient vers l’Ouest. A perte de vue, les voitures de déménagement se touchaient, les hommes conduisant à la main leurs chevaux, et les femmes assises avec les enfants au milieu du mobilier. Des malheureux poussaient leur avoir dans des brouettes.
De Metz à la frontière, il y avait un encombrement, comme à Paris dans les rues. Vous n’auriez pas entendu une chanson, tout le monde était trop triste, mais, par intervalles, des voix nous arrivaient qui criaient : « Vive la France ! » Les gendarmes, ni personne des Allemands n’osaient rien dire ; ils regardaient avec stupeur toute la Lorraine s’en aller.
Au soir, le défilé s’arrêtait ; on dételait les chevaux ; on veillait jusqu’au matin dans les voitures auprès des villages, à Dornot, à Corny, à Novéant. Nous sommes descendus, comme tout le monde, pour offrir nos services à ces pauvres camps volants. On leur demandait : « Où allez-vous ? » Beaucoup ne savaient que répondre : « En France… » Et quand ton grand-père leur disait : « Comment vivrez-vous ? »Ils répétaient obstinément : « Nous ne voulons pas mourir Prussiens. »
Nous avons pleuré de les voir ainsi dans la nuit. C’était une pitié tous ces matelas, ce linge, ces meubles entassés pêle-mêle et déjà tout gâchés. Il paraît qu’en arrivant à Nancy, ils s’asseyaient autour des fontaines, tandis qu’on leur construisait en hâte des baraquements sur les places. Mais leur nombre grossissait si fort qu’on craignit des rixes avec les Allemands, qui occupaient encore Nancy, et l’on dirigea d’office sur Vesoul plusieurs trains de jeunes gens… Maintenant, pour comprendre ce qu’il est parti de monde, sachez qu’à Metz, où nous étions cinquante mille, nous ne nous sommes plus trouvés que trente mille après le premier octobre… »

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